Comme c’était un observateur incroyablement entraîné et que sa manière d’observer, dont il avait avec le temps fait un art, était impitoyable, il avait constamment toutes les raisons du monde de tout dénigrer. Il n’y a rien qu’il n’ait dénigré. Les gens qui lui tombaient sous les yeux n’étaient jamais épargnés bien longtemps, tout de suite ils suscitaient une forte méfiance, ils s’étaient rendus coupables d’un méfait, si ce n’est d’un forfait, et ils étaient fustigés par lui avec ces mots qui sont aussi les miens quand je me révolte ou me défends, quand il me faut batailler contre l’infamie du monde, si je ne veux pas qu’elle prenne le dessus et m’écrase complètement.

Mon identité nationale.

La question politique allemande qui n'a cessé, depuis la Révolution française et Napoléon, de grever la politique européenne, est la question de l'identité nationale ou pour le dire en termes spéculatifs, de la constitution d'un peuple-sujet. Il y va de l'apparition du génie d'un peuple. Elle implique à ce titre une stratégie spécifique qui n'est rien d'autre que la stratégie du Kulturkampf, si l'on entend par là la lutte menée contre la "civilisation" européenne, c'est-à-dire la culture néo-classique, en vue d'une appropriation plus originelle du modèle grec et de l'institution, selon la plus pure des logiques agonistiques, d'un (grand) art allemand, rêvé comme seul capable, à l'instar de l'épopée homérique ou de la tragédie athénienne, de définir l'être allemand. De Lessing à Winckelmann à Nietzsche - et même bien au-delà : jusqu'au Heidegger des années 30 et à toute l'époque du national-socialisme - c'est là une hantise de la "politique esthétique" allemande. Qu'on pense à ce mot d'ordre de Nietzsche, lorsqu'il prépare son Zarathoustra : "Construire le mythe de l'avenir." Tout y est compris, quelle que soit d'autre part, eu égard à la politique allemande, la probité de Nietzsche.
Le projet wagnerien - ce sera bientôt Bayreuth - est indissociable de cette politique. Baudelaire ne le devine probablement pas (alors que Mallarmé, passé 70, en sera très conscient). C'est tout de même à cela qu'il se voit contraint de réagir.


In Philippe Lacoue-Labarthe : Musica ficta.

1996

Skeleton dance (Walt Disney - 1929)

Bientôt, je n'aurai plus aucun souvenir de la France.

Ce qui rompt l'état d'innocence ce n'est pas la sexualité mais le langage.

Il ne s'agit pas de réussir à voler,

il s'agit de réussir sa chute.

Eternité est l'anagramme d'étreinte.

Des drôles très solides. Plusieurs ont exploité vos mondes. Sans besoins, et peu pressés de mettre en oeuvre leurs brillantes facultés et leur expérience de vos consciences. Quels hommes mûrs ! Des yeux hébétés à la façon de la nuit d'été, rouges et noirs, tricolores, d'acier piqué d'étoiles d'or ; des faciès déformés, plombés, blêmis, incendiés ; des enrouements folâtres ! La démarche cruelle des oripeaux ! - Il y a quelques jeunes, - comment regarderaient-ils Chérubin ? - pourvus de voix effrayantes et quelques ressources dangereuses. On les envoie prendre du dos en ville, affublés d'un luxe dégoûtant.

Ô le plus violent Paradis de la grimace enragée ! Pas de comparaison avec vos Fakirs et les autres bouffonneries scéniques. Dans des costumes improvisés avec le goût du mauvais rêve ils jouent des complaintes, des tragédies de malandrins et de demi-dieux spirituels comme l'histoire ou les religions ne l'ont jamais été. Chinois, Hottentos, bohémiens, niais, hyènes, Molochs, vieilles démences, démons sinistres, ils mêlent les tours populaires, maternels, avec les poses et les tendresses bestiales. Ils interpréteraient des pièces nouvelles et des chansons « bonnes filles ». Maîtres jongleurs, ils transforment le lieu et les personnes, et usent de la comédie magnétique. Les yeux flambent, le sang chante, les os s'élargissent, les larmes et des filets rouges ruissellent. Leur raillerie ou leur terreur dure une minute, ou des mois entiers.

J'ai seul la clef de cette parade sauvage.

Tel qu'en lui-même l'éternité le chante

Daniel Pommereulle

Il cherche ce qui peut l'attacher au monde plus fortement que tout, et qui, en même temps lui ôte subitement la pression du monde.

Pour finir en beauté

Le dict des mors et des vifz

Ma génération et celles qui suivent ne connaissent pas la guerre, cette confrontation continuelle avec la mort. La guerre déplacée, celle d'Algérie, nous fut même totalement épargnée, car nous étions trop jeunes pour seulement la concevoir. A mon sens, si l'on sait de quoi on parle en évoquant la création artistique, le résultat ne s'est pas fait attendre, pour imprévu qu'il puisse paraître aux yeux de certains, l'émergence d'un artiste supérieur devenait impossible et celle d'un simple artiste improbable. Restent les plasticiens, les écrivains, les musiciens, etc., c'est à dire du rase-motte sensoriel. Si j'avais à ouvrir une école d'art demain matin, je proclamerais la dissection discipline obligatoire tout au long de la 1ère année. Ecrivains, plasticiens, musiciens, les mains dans les morts, une bonne année suffirait, jusqu'à la reconnaissance parfaite des textures si singulières du cerveau, des poumons, de la rate et de la vessie, jusqu'à la connaissance de l'harmonie des tissus du corps et surtout celle de la forme et de la fonction du corps jusqu'à ce que la mort s'épanouisse en un autre état permanent de la vie des prétendants qui seraient demeurés prétentieux sans ce régime. La chance alors, aurait toutes ses chances de voir peu à peu se construire un artiste digne de ce nom. Car la chance de rencontrer personnellement l'action de la mort devenue si infime depuis tant de décennies, je ne vois plus d'autre issue que la création d'une bonne école de la mort si l'on s'inquiétait vraiment de l'absence qui s'étend d'artistes en France. Très facheux sans doute le fait que la connaissance théorique de la mort demeure parfaitement inopérante dans cette vie, il faut y avoir été, être parvenu à en revenir, au vrai.

Le problème est de tenir au plus près du vrai conflit, le seul qui compte, la vie et la mort, pour le reste tout le monde s'en charge, la désinfection générale suit son cours. Mais sur le tissu lisse des rapports numériques a-t-on vraiment besoin de tels qui se disent artistes pour un dernier toilettage de la représentation du monde, déjà si livide?


Bernard Lamarche-Vadel.

Moses und Aron de J.M. Straub et D. Huillet (1974)

Il n'y a rien de plus horrible que de se rendre compte soudain que même vos pensées les plus secrètes ne sont pas à l'abri. La nudité totale, obscène. Plus aucune protection : le dehors terrifiant. On m'avait expulsé de chez moi, je n'avais plus nulle part où aller. Doussandre campait dans ma tête, il s'était installé sans rien dire, pour le moment il était encore discret, il marchait à pas de loup, comme un cambrioleur sur la neige, mais peut-être que bientôt, si je le laissais faire, il installerait dans mon pauvre crâne un métro ultra-moderne, un cinéma permanent, un réseau d'espionnage, une station de taxis, une centrale nucléaire, un jardin d'enfants, un avortoir, un lycée-pilote, une chambre des députés, un camp de concentration, une fabrique de préservatifs, une caserne, un asile d'aliéné, un ciné-club, une couveuse artificielle, un club de judo, une gare de triage, un aéroport, que sais-je encore, comment savoir où il s'arrêterait? Quand un homme s'installe dans votre crâne, avec armes et bagages, vous n'avez plus qu'à lui céder la place et aller vous installer ailleurs. J'ai demandé d'une voix blanche un autre verre de saint-émilion.
A ne pas mesurer les progrès des traîtres que l'on porte en soi contre soi, on devient le traître de soi duquel la mort vient.

Dr Marbach

Extrait de "Genèse d'un repas" de Luc Moullet (ou "De la profitasyon")

Barres de Luc Moullet (1)

Barres de Luc Moullet (2)

Le plus beau film du monde

L'Ecole buissonnière

Plus qu'une consolation serait : toi aussi, tu as des armes (Journal F.K.)

Paradiso - Canto XXIII -

Après la mort de dieu annoncée par Zarathoustra, le mot société commence à apparaître constamment dans le vocabulaire courant tandis que son double dégradé reste encore dans le noir : la société dans son spectacle, dans les fibres de son spectacle, spectacle qui devient peu à peu la société toute entière et auxquels répondent comme autant de mini théâtres de la cruauté les artistes, les criminels et autres anarchistes couronnés pour faire œuvre totale contre les « envoûtements » et les suppôts que la société génère pour dominer les âmes. Sade préfigura avec haute précision cette ère d’interchangeabilité des corps ou les maîtres se partagent la possession absolue des âmes à travers le droit d’usufruit des corps. La société est un crime contre le corps, et cela commence dans la production même du corps. Le corps social, résultat d’un crime, fait son spectacle en reproduisant des images de corps, de corps d’échange, c’est à dire de monnaie vivante.
LE DIABLE, PROBABLEMENT.

Ce que je vois

Le diable, probablement